vendredi 2 octobre 2026

Le (dernier) voyage

 Pierre Spierckel

le

(dernier)

voyage


&


 Le décès de Foad S.

ami

bahá'í

psychiatre

m’inspira ce sujet.


Foad


Je pense à son regard qui perçait la cuirasse

Que chaque individu revêt en se levant.

Si, sous ses yeux perçants, on perdait toute audace,

Sans vraiment nous sourire il était très charmant.


Je n’oublierai jamais ses colères épiques

Quand il jugeait le juste ou le droit attaqués,

Ses poèmes persans, son goût pour les musiques,

Son art pour soigner ceux que la vie a marqués…


Le vent se lève ami, je suis sur le départ,

La route que tu prends je vais bientôt la suivre

Amarres dédoublées et drisse sur l’espar,


Mon canot’ prêt pour le grand large qui délivre,

Je te rattraperai peut-être, mon lascar,

Et tous deux nous rirons : la liberté enivre !


&


Il est parti.


Il est parti, l’ami qui me manque déjà,

Sur la voie éclairée d’une lumière amène

Qui conduira nos pas où le destin nous mène,

Vers l’horizon lointain qui ne nous attend pas.


Il savait l’âme inquiète et lourde des humains,

Ballotés par la houle ondulante des lames

Éclaboussés d’embruns, entre rires et larmes,

Tirants des bords serrés en évitant les grains.


Il disait : Rien d’humain ne peut m’être étranger,

Ni la vie qui bouscule et que pourtant l’on prise,

Ni les êtres qu’on aime et qu’il nous faut quitter. .


Ni l’esprit qui souvent aspire au nirvana,

Ni le corps fatigué, le corps qui agonise.

Pourtant il est parti. Il me manque déjà.


&


Le voyage


Ce jour sera un jour, comme les autres jours,

Sauf pour moi, enfin prêt à cet appareillage

Qu’inconscient on prépare quel que soit son âge,

Cet aller sans retour.


J’espère une mer belle et une brise douce,

Mais tant pis si les vents furieux sont déchaînés

Si les lames déferlent, moutons enragés,

Et s’amasse la mousse.


Si le ciel est couvert, les éclairs aveuglants,

Si le ciel est couvert, les éclairs aveuglants,

Mes yeux résisteront à l’étrange lumière.

Ma route c’est le ciel et l’étoile polaire,

Ce n’est pas les brisants.


Allons ! Je halerai la chaîne avec entrain

Pour remonter cette ancre qui maintenant pèse,

Pressé de m’avancer vers cette autre genèse,

Moi, le mauvais marin.


Tanguant sur l’animal dont rêvent les enfants

Il en est qui s’en vont au pas des caravanes,

D’autres qui vont à pied traverser des savanes,

Ou sur des éléphants.


Qu’importent la monture et la philosophie,

Qu’importent nos efforts, nos manques, nos erreurs,

Nous arriverons tous au seuil couvert de fleurs

Qui s’ouvre sur la vie.


&


Je partirai


Il y a si longtemps que j’admire le ciel

Les hommes, la nature, et que j’aime à rêver,

Que l’heure du départ ne devrait plus tarder

Vers le monde essentiel.


Je partirai. Heureux ? pas certain, mais curieux,

Comme un marin, qui sent le beau temps, appareille

Vers cette île là-bas, dont le rêve émerveille

Quand on ferme les yeux.


Mes yeux se fermeront sur le monde d’ici

N’en gardant que les bons souvenirs, les bonheurs,

Déplorant mes erreurs,


Et vers cet horizon que je crois éclairci

J’avancerai confiant, en oubliant mes peurs,

Sans regret pour ici.


&


Vieillesse


Peu à peu me voilà descendu en vieillesse.

Plus raide des genoux et plus raide du dos,

L’heure passe plus vite que dans ma jeunesse,

Et je regarde trop mes anciennes photos.


Mon œil va se floutant peu à peu et se mouille,

Mes cheveux ont blanchi, je me lève plus tôt

Mon oreille se ferme au doux chant des oiseaux

Et je dois avouer que mon esprit se brouille.


Je suis comme un canot gisant à marée basse

Dans le bras limoneux d’un modeste achenau

Désarmé, sans gréement, tout paré pour la casse,


Un peintre sans talent en ferait un tableau !

Doucement, doucement, je sens que je m’efface

Bientôt, je sortirai de l’image, bientôt.


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De chair, d’os et d’esprit, telle est notre nature,

Et si la route est longue à nous réaliser

C’est notre seul esprit qui est récompensé.

Et c’est l’effort qui compte dans cette aventure.


Adieu la chair, adieu les os, adieu le temps

En qui l’on a trop cru mais reste insaisissable.

Adieu désirs fougueux, adieu vie vulnérable

Dont je n’ai pas su faire ce qu’on en attend.


Rien ne reste de nous dans le fleuve du temps,

Même la terre un jour sera évaporée !

Si je n’existe plus, pour qui est-ce important ?


Et si j’existe encore en quelle âme éthérée

Vais-je continuer ce voyage étonnant ?

Vers où ? En quel état ? Vers quelle destinée ?


&


Les choses que j’ignore.


  Je parle ici, j’avoue, de choses que j’ignore

  Reprenant la pensée, mais en moins raffinée,

  Des écrits de Bahá que je me remémore

  Sur la nature humaine et sur sa destinée.

   

  Je suis comme l’oiseau tombé dans la poussière

  Dont les ailes salies ne savent plus voler

  Mais qui n’a pas perdu son goût pour l’atmosphère

  Du haut ciel, si ténue, si dure à respirer !

   

  Adieu tous les soucis, adieu toutes les peines

  Adieu renoncements qui me firent du tort,

  C’est la joie, c’est la joie, que t’annonce la mort !

   

  Si Bahá dit le vrai, alors l’esprit enchaîne,

  Une marche après l’autre, une ascension sereine,

  Vers ce ciel aperçu qui mérite l’effort.


   

&


  Ce que j’aurais dû être


  Celui qu’en révérence on appelle Bahá

  Nous apprend que la mort n’est pas inéluctable

  Car l’esprit – qui est moi – est tout à fait capable,

  De survivre à ce corps qui ne le retient pas.

   

  La conscience, on le sait, n’est pas localisée

  Dans le coin d’un neurone de notre cerveau.

  Qu’on l’appelle âme, esprit ou bien d’un autre mot

  Elle seule survit, seule elle est concernée


  Par ce voyage qui nous mène, mal à l’aise,

  Dans un monde d’esprit où tout esprit s’apaise :

  Ici pas de jardin, ici nulle fournaise,  


  Mais un miroir poli dont l’image renvoie

  Le reflet idéal d’un autre être que moi :

  Ce que j’aurais dû être et que je ne suis pas.

   


  &


  Même un ? 


  Il nous pardonnera car son âme infinie

  Aime les pèlerins comme nous, voyageurs

  Qui n’ont pas hésité, braves explorateurs,

  À se lancer dans ce mystère qu’est la vie

   


  Il connaît nos faux pas, nos reculs, nos misères,

  Nos difficultés d’être et nos égarements,

  Nos oublis, nos fureurs et nos débridements,

  Et nous pardonnera, si nous sommes sincères 


  Et si, tombés encor, nous savons retrouver

  Cette volonté ferme d’essayer encore,

  Il nous pardonnera car quoi qu’on élabore

  Il sait que nous savons pouvoir persévérer.  


  Mais moi, pardonnerais-je à ce funeste ego

  Qui me poussa parfois à faire de la peine,

  À heurter, à blesser ?… Quelques êtres à peine,

  C’est certain, mais même un, n’est-ce pas un de trop ?

   


  &

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